Flora Medicina, école d’herboristerie

Kava, mise à jour

paru dans le Journal de la Guilde des herboristes du Québec, automne 2002

Vous le savez sans doute, le kava (Piper methysticum) et tous les produits qui en contiennent ont été retirés du marché le 21 août dernier suite à une décision de Santé Canada.

Il serait plus juste de dire qu’on a fait un lien entre des cas d’hépatotoxicité et le fait que ces personnes consommaient des produits contenant du kava (...)

Cette institution considère qu’elle ne "dispose pas de données suffisantes concernant l’innocuité de ces produits" et que ces derniers "présentent un risque potentiel inacceptable pour la santé". Les produits contenant du kava seront dorénavant considérés comme des médicaments puisque, dans le cadre de la Loi sur les aliments et drogues, "il n’existe aucune utilisation acceptable du kava dans les produits alimentaires".

Le reste de l’avis émis par Santé Canada est assez complet : il relate les cas d’hépatotoxicité déclarés ici et en Europe. L’avis écrit "cas d’hépatotoxicité associée à l’utilisation des produits..." - je préférerais lire "cas d’hépatotoxicité associés à l’utilisation des produits...". Il serait plus juste de dire qu’on a fait un lien entre des cas d’hépatotoxicité et le fait que ces personnes consommaient des produits contenant du kava que d’insinuer un lien de cause à effet entre l’hépatotoxicité et le kava...

L’avis mentionne ensuite le fait qu’il semble y avoir un lien entre ces cas et des "problèmes de foie préexistants attribuables à la maladie, à l’âge ou à des problèmes antérieurs ou actuels de toxicomanie". J’ajouterais, comme facteurs concomitants : travail ou vie en milieu toxique, prise de médicaments hépatotoxiques et consommation d’alcool.

Attention au solvant utilisé !

Selon les experts en produits naturels, un facteur important à considérer est l’extraction du kava dans tout autre solvant que de l’eau.

Selon les experts en produits naturels, un facteur important à considérer est l’extraction du kava dans tout autre solvant que de l’eau. L’usage traditionnel de cette racine calmante est sous forme de jus de la racine fraîche ou d’extraction aqueuse de la racine sèche (rarement).

L’industrie phytopharmaceutique est parti, depuis plusieurs années, sur un trip aux kavalactones - le constituant du kava étant considéré comme le plus puissant pour son effet sédatif et anxiolytique. Ce constituant est concentré en extrayant la racine de kava dans l’acétone et/ou dans l’alcool. Il semblerait que ces produits seraient impliqués dans presque tous les cas d’hépatotoxicité, en général aussi en lien avec une des conditions mentionnés au paragraphe précédent.

Les cas d’hépatotoxicité qui n’impliquaient pas de ces produits raffinés impliquaient une consommation abusive de la plante (vous trouverez les détails dans les sources citées à la fin de cet article), et souvent encore en lien avec un abus antérieur d’alcool.

Que s’est-il passé chez Santé Canada ?

Comme il n’y a toujours pas d’instance officielle qui s’occupe de l’évaluation des plantes médicinales (...) Santé Canada ne peut que voir un risque avec aucun document officiellement accepté parlant de son bénéfice.

Santé Canada, selon les dires en personne de Phil Waddington, directeur de la Direction des produits de santé naturels, fonctionne sur une base d’évaluation des produits selon un ratio risque-bénéfice (il y a peut-être un autre terme en français ? on parle de Risk-Benefit Ratio en anglais). Comme la loi actuelle oblige toutes les substances consommables à être catégorisées sous les aliments ou sous les drogues, les plantes médicinales ont jusqu’ici fonctionné sous la catégories des aliments.

Comme il y a eu des cas de toxicité rapportés en lien avec le kava, Santé Canada ne peut plus le tolérer comme aliment. Comme il n’y a toujours pas d’instance officielle qui s’occupe de l’évaluation des plantes médicinales (dans le fameux ratio risque-bénéfice) - le nouveau règlement n’étant toujours pas en vigueur - Santé Canada ne peut que voir un risque avec aucun document officiellement accepté parlant de son bénéfice. Évidemment, il serait intéressant que Santé Canada puisse imposer des mises en garde spécifiques pour le kava (ex : ne pas utiliser en cas de troubles hépatiques) et ainsi le garder sur le marché, mais aucun disposition du genre n’existe pour les aliments. Le kava doit donc se retrouver dans les drogues. Je crois que le kava pourra être réhabilité lorsque la nouvelle réglementation sera en vigueur.

Ne pas oublier que :

- Les produits "raffinés" de kava ne devraient pas pouvoir s’appeler kava. Il sont bien loin de la plante originale et les dangers qu’ils représentent ne devraient pas être généralisés sur la plante elle-même et ses extraits traditionnels.

- Dans la même ligne d’idées, les sources d’informations utilisées pour faire les preuves sur les produits traditionnels de plantes ne devraient pas pouvoir être utilisés pour prouver que les produits phytopharmaceutiques sont sans danger.

- Il est important de ne pas consommer de kava s’il y a historique de maladies hépatiques, de prise de médicaments hépatotoxiques (demandez à votre pharmacien !!!), de toxicomanie ou d’abus d’alcool.

- Il ne faut pas abuser de quoi que ce soit : aliments, plantes médicinales, médicaments, substances agréables... N’importe quel abus comporte ses dangers et chaque personne qui s’y adonne est ultimement responsable des conséquences de ses gestes.

Pourquoi cette réaction ?

La réaction de Santé Canada semble démesurées si on compare ce qui s’est passé dans d’autres pays et par rapport au nombre de cas rapportés ici et l’état de ces cas. Par contre, la réaction remplit plus d’une fonction à la fois et il est difficile à l’heure actuelle de vraiment faire le point.

Il se pourrait que ce ne soit effectivement qu’un désir de protéger le public sans trop être capable de contextualiser les données sur les cas rapportés (malgré que nous savons pertinemment qu’il y a des gens très compétents en la matière au sein de Santé Canada). Il se pourrait aussi que ce soit tout simplement une nouvelle vague de campagne de peur destinée à la population en général - du genre : "les plantes médicinales sont dangereuses !". Il se pourrait aussi que ce soit une campagne de peur destinée à l’industrie - du genre : "voyez ce qui pourrait arriver de nouveau si le règlement ne passe pas bientôt".

Pour une réglementation plus rationnelle

Espérons que nous serons capables, individuellement et collectivement, de gérer intelligemment et efficacement les informations sur les plantes médicinales. Espérons que la réglementation proposée sera :

- assez souple pour permettre à l’herboristerie traditionnelle de s’y sentir chez elle ;

- assez intelligente pour faire la différence entre les produits traditionnels et les produits raffinés, et assez rigoureuse pour vraiment protéger le public.

Sources

- Santé Canada :
http://www.hc-sc.gc.ca/francais/protection/mises_garde/2002/2002_56f.htm ;

- Brinker, Francis :
Herb Contraindications and Drug Interactions, troisième édition, Eclectic Medical Publications, 2001 ;

- Les mises à jour électroniques de ce livre :
http://www.eclecticherb.com/emp/ ;

- Un document spécial du Eclectic Institute :
http://www.kava.eclecticherb.com/ ;

- Blumenthal, Mark : Kava safety questioned due to case reports of liver toxicity, Herbalgram number 55, pp. 26-32.

Mise á jour : mardi 5 octobre 2004